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Archéologie

Le paléontologue Nour-Eddine Jalil raconte à 2M.ma la découverte au Maroc du fossile d'un dinosaure à bec de canard

Dans une interview accordée à 2M.ma le paléontologue marocain, Nour-Eddine Jalil, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), basé à Paris, revient sur l'histoire de la découverte récemment au Maroc d’un  fossile de dinosaure à bec de canard, connu sous le nom de ‘’Ajnabia Odysseus’’. 

Le fossile a été sorti de terre dans une mine située non loin de Casablanca au sein d’une couche géologique qui date de 66 millions d’années. C’est une nouvelle découverte que vous et votre équipe venez de faire. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nour-Eddine Jalil: C’est une belle découverte, comme d’ailleurs toute nouvelle découverte paléontologique qui permet, grâce aux fossiles de plonger dans la nuit des temps et de redonner vie à des créatures qui ont vécu sur Terre il y a de cela des millions d’années. Si cette découverte concerne un dinosaure qui passionne et interpelle facilement les non-spécialistes, c’est encore mieux. Cette découverte, qui nous a permis de rajouter un nouveau membre au groupe des dinosaures, nous rappelle l'importance des données paléontologiques du Maroc.

Quand on évoque les phosphates du Maroc, on pense à l’économie, à l’industrie chimique des phosphates et aux fertilisants qui font de l’OCP un acteur essentiel de la sécurité alimentaire mondiale. Mais il est une autre richesse des phosphates dont on ne parle pas beaucoup et qui est d’une grande importance puisque liée à la Mémoire de la Terre. Ajnabia, le nouveau dinosaure des phosphates du Maroc fait partie de cette richesse.

La genèse des phosphates du Maroc a commencé il y a environ 72 millions d’années, vers la fin de l’époque géologique qu’on appelle le Crétacé. Elle se passe dans une mer intérieure peu profonde qui recouvrait une partie du Nord du Maroc. A l’instar des roches sédimentaires, les phosphates se déposent en couches successifs et, telles les pages d’un livre, conservent la mémoire de la Terre. En même temps que les sédiments, les cadavres des organismes qui vivaient dans cette mer se déposaient et en se fossilisant rentrent dans la composition des roches sédimentaires et les enrichissent par une autre mémoire, celle de l’histoire de la vie. Les fossiles des phosphates sont les témoins d’une biodiversité exceptionnelle. Ces sont les restes de centaines d’espèces de requins et raies, extraordinairement abondants et diversifiés, de poissons osseux, de varanoïdes, de serpents, de mosasauridés, de crocodyliformes, de plésiosaures, de reptiles volants ptérosaures, de dinosaures carnivores et herbivores, d’oiseaux, de tortues et de mammifères.

Ces fossiles nous racontent une histoire longue d'environ 26 millions d'années, de la fin du Mésozoïque (ère de la vie moyenne) au début du Cénozoïque (ère de la vie récente). Ils nous renseignent aussi sur deux périodes de crises biologiques majeures. Ils montrent comment les dinosaures (non-volants), les ptérosaures et les grands reptiles marins ont disparu lors la crise communément appelée crise Crétacé - Tertiaire (C – T), comment les mammifères ont survécu à cette crise et enfin comment ces derniers ont essuyé une autre crise, la crise du Paléocène - Eocène qui a vu la disparition des mammifères placentaires archaïques et leur remplacement par les ordres modernes. Ajnabia fait partie des dinosaures les plus récents connus. A l’échelle géologique, il n’était pas loin de la date de la chute du météorite qui aurait mis  fin à l’ère des dinosaures.

Quelle est l'histoire de cette nouvelle espèce de dinosaure découverte au Maroc ? Qu’apporte-t-elle de nouveau aux connaissances paléontologiques sur les dinosaures ?

Nour-Eddine Jalil: Tout est parti de la découverte d’un fragment de mâchoire supérieur portant encore les dents et d’un fragment de mâchoire inférieur. Des caractères morphologiques distinctifs au niveau des dents et des mâchoires ont permis de les classer parmi les dinosaures Hadrosaures, communément appelés les dinosaures à bec de canard et plus particulièrement à une sous-famille, les Lambeosaurinés, caractérisée par des crêtes osseuses de diverses formes sur le sommet de leurs crânes. La comparaison avec les autres Lambéosaurinés a conduit à la conclusion qu’il s’agit d’une nouvelle espèce que nous avons nommée Ajnabia odysseus.

Les dinosaures à bec de canard sont surtout connus en Amérique du Nord et se sont répandus en Amérique du Sud, en Asie et en Europe. A l’époque l'Afrique était un continent insulaire séparé des autres continents par de vastes océans. Avant la découverte d’Ajnabia, il était impensable que des « bec de canard » soient en Afrique. Les restes d’Hadrosaures y étaient inconnus. L’Afrique avait sa propre faune de dinosaure qui traduit son histoire géologique. C’est un peu comme l’Australie dont l’originalité de la faune trouve son explication en grande partie dans la nature insulaire de l’Australie et son grand isolement géographique. Les marsupiaux, un groupe de mammifères qui portent leurs petits dans une poche marsupiale (marsupium), comme les kangourous, les opossums et les koalas, sont abondants en Australie alors que sur les autres continents, ce sont les mammifères placentaires qui dominent.

L’analyse de la distribution biogéographique des dinosaures à bec de canard a montré que les Lambéosaurinés avaient évolué en Amérique du Nord, puis se sont répandus en empruntant un pont terrestre vers l'Asie. De là, ils ont colonisé l'Europe, et enfin l'Afrique. Vu le contexte paléogéographique de l’époque, l’hypothèse la plus plausible est de dire que les dinosaures à bec de canard ont traversé des centaines de kilomètres pour atteindre les côtes africaines. Peut-être ont-ils dérivé sur des îles flottantes faites débris de bois ou ont-ils nagé pour coloniser le continent africain. Ils étaient probablement de bons nageurs comme le laissent supposer leurs grandes queues et leurs pattes puissantes. Mais comme toute hypothèse scientifique, ce scénario peut être sujet à modification avec de nouvelles découvertes scientifiques, mais pour le moment, il demeure le plus plausible. C'est en référence à cet exploit que ce dinosaure est nommé «Ajnabia odysseus», Ajnabi étant en arabe «étranger», et odysseus renvoie au célèbre voyageur marin de la mythologie grecque.

En plus de ce scénario évolutif et de la réécriture de l’histoire biogéographique d’un groupe de dinosaures emblématiques que sont les hadrosaures, Ajnabia vient améliorer nos connaissances sur la paléobiodiversité des dinosaures et enrichit d’un nouveau membre le paléobestiaire du Maroc.

Pourquoi y a-t-il autant de fossiles au Maroc?

Nour-Eddine Jalil: Le Maroc est effectivement une terre riche en fossiles. Il est appelé «Terre de prédilection », « Paradis des paléontologues et des géologues » par les scientifiques fascinés par sa richesse fossilifère. Le Maroc est en effet un des rares pays qui présentent une série aussi complète de couches géologiques. Les fossiles du Maroc racontent une histoire vieille de presque 1 milliard d’années, de l'aube de la vie dans les océans, quand elle était unicellulaire (Acritarches et Stromatolithes précambriens de l’Anti-Atlas), jusqu’aux restes plus proches de nous des plus anciens Hommes modernes trouvés à Jbel Irhoud dans la région de Safi. Cette richesse fossilifère est certainement liée à l’histoire géologique du Maroc non moins riche et qui est une vitrine où sont magnifiquement exposées les différentes facettes de la Géologie.

La marge ouest du Maroc est ouverte sur l’Océan Atlantique qui l’éloigne de plus en plus en plus du continent nord-américain avec lequel il était en contact. Des sédiments dans la Haut Atlas marocain permettent aujourd’hui d’illustrer et d’analyser la naissance de l’Océan Atlantique. La façade Nord est bordée par la Méditerranée née il y a environ 30 millions d’années. Son socle ancien vieux de plus d’un milliard d’années montre que le Maroc a une histoire commune avec la terre africaine et brésilienne.

Au cours de son histoire et au gré de la dérive des continents, le Maroc a croisé les latitudes, il a ainsi traversé plusieurs domaines climatiques. A l’Ordocivien, il y a environ 500 millions d’années, il était au voisinage du pôle Sud, il a depuis traversé les latitudes jusqu’à sa position actuelle. Ce périple n’est pas fini, en prolongeant dans le futur les mouvements actuels des plaques, on pense que l'Afrique entrera en collision avec le sud de l'Europe fermant ainsi la Méditerranée.

Ce voyage à travers les tropiques en passant par l’équateur laisse supposer que les climats au Maroc ont beaucoup changé et pourrait expliquer la diversité des roches sédimentaire et des fossiles qu’elles contiennent.

Quelles étaient vos émotions pendant et après la découverte?

Nour-Eddine Jalil: C’est le sentiment de toute personne qui aurait la possibilité de faire des voyages dans le temps et ainsi mis en présence de créatures qui ont peuplé la terre longtemps avant nous. Un mélange d’excitation intellectuelle, de joie et d’humilité difficile à décrire avec des mots. On apprend aussi notre place dans la nature actuelle et nous rappellent qu’il faut respecter la Nature.

Quelles sont les prochaines directions de vos recherches?

Nour-Eddine Jalil: Continuer bien sûr à interroger les fossiles des phosphates et à écouter leur histoire passionnante. Mes projets de recherche concernent aussi une autre région du Maroc, le Bassin d’Argana, dans le Haut Atlas Occidental au sud de la ville d’Imi’N’Tanoute. Le bassin d’Argana raconte une autre histoire. Celle où toutes les terres émergées formaient un continent unique qu’on appelle Pangée, entourée d’un immense océan appelé Panthalassa. Le Maroc était au centre de la Pangée. Les fossiles qu’on trouve dans le bassin d’Argana couvrent une période d’environ 32 millions d’années ( de -259 millions d’années à - 227 millions d’années). Cette histoire couvre une autre crise biologique, la plus terrible aussi puisque c’est la plus intense que la Terre n’ait jamais connue, c’est la crise qui sépare l’âge de la vie ancienne (Paléozoïque) de l’âge à la vie moyenne (Mésozoïque). Le bassin d’Argana nous livre les secrets du début du Mésozoïque avec l’apparition des tout premiers dinosaures et ptérosaures, mais aussi des premiers représentants de notre propre lignée celle des mammifères.

Parmi ceux-ci on trouve Moghreberia, un autre digne représentant du paléobestiaire marocain. Mon rêve et mon objectif ultime est d’œuvrer à la création d’un musée national avec ses salles de collections, ses ateliers de préparation de fossiles et une exposition. Les fossiles sont la mémoire de la terre, ils constituent un patrimoine matériel qui relève du bien public et du bien commun qui mérite d’être sauvegardé, expliqué et partagé. C’est un legs culturel et patrimonial que nous devons aux générations futures.

 

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